Concours Polar à Lectoure 2015 : textes primés


Affaire vous concernant


de Karim Aït-Gacem (Belgique)

 

        Qu'est-ce que ça peut bien être ? De quoi veulent-ils bien parler ? C'est quand même fou de convoquer des gens sans plus de détails que "Affaire vous concernant". Quelle affaire ? Et en plus, il faut attendre jusque demain pour savoir de quoi il retourne. Comment dormir avec tant de questions qui vont tourner et tourner sans cesse dans l'esprit ? Mais qu'est-ce qu'ils savent au juste ? Pourquoi ne sont-ils pas venus directement s'ils savent quelque chose ? Ça doit sûrement être pour autre chose. Quelque chose de pas grave. Quelque chose d'anodin qui nous fera sourire après coup, « ah, c'était juste pour ça ». S'ils savaient vraiment, ils auraient enfoncé la porte, passé les menottes et démarré toutes sirènes hurlantes. Mais là, ce simple courrier... Peut-être que c'est relié. Mais de loin. Que c'est juste la routine. C'est sûrement la façon de faire dans cette petite ville du Gers. Les flics interrogent un peu tout le monde. Tout ceux qui sont concernés, de près ou de très loin. Ils lancent un grand filet dans l'espoir de prendre le gros poisson. Mais ils ne savent rien. Il suffit d'être plus malin qu'eux pour s'en sortir. Ça ne devrait pas être si compliqué. Les bons policiers, les coriaces, ils sont à Paris ou dans des grandes villes, pas à Lectoure. Tout va bien se passer. Il faut penser à toutes les questions et préparer toutes les réponses. Il faut avoir l'air convaincant, un peu détaché. Il faut flairer les questions à double sens, se sortir de tous les pièges. Leur être supérieur dans l'intelligence. Tout en maîtrise de soi. Tout ira bien. Ils ne savent rien.

 

       Depuis le temps qu'on travaille ensemble, entendre un suspect est devenu une formalité. Les affaires sont toutes différentes mais la méthode reste la même. Les deux enquêteurs avec leurs rôles bien définis. Le gentil et le méchant. Plus précisément, le souriant-compatissant et le muet-agressif. Le muet est assis sur un coin de la table. Il n'intervient à aucun moment. Il se contente d'écouter en arborant un air agressif. Si on le lui demandait, il nous dirait que son visage n'exprime rien. Qu'il est complètement neutre. Qu'il laisse aux autres le soin de plaquer leurs ressentis du moment sur son visage. Comme un miroir. Il n'a rien d'autre à faire. Alors, pour s'occuper, il démonte des trombones pendant toute la durée de l'audition. Il les puise dans un pot et aligne devant lui les filaments en ferraille résultats de ses manipulations. Le souriant, lui, écoute le suspect. Il l'écoute très respectueusement, lui laissant le temps de répondre à ses questions. Quelles que soient les réponses, il ne le contredit jamais. Il transcrit fidèlement toutes ses déclarations et les répète même à haute voix. Il accueille avec bonhomie toutes les explications alambiquées qui lui sont servies et, d'un sourire compréhensif, les juge parfaitement vraisemblables. Il laisse libre cours au suspect dans la minoration de tout ce qui pourrait l'incriminer mais aussi dans la majoration de tout ce qui pourrait le dédouaner.  On est entre gens de bonne compagnie, on peut se laisser aller, on peut parler. Nous on est là pour écouter. Il ne faut pas hésiter à dire tout ce qui vous passe par la tête. On ne sait pas, ça pourrait aider l'enquête. Même les anecdotes les plus anodines peuvent se révéler décisives. En tout cas, nous sommes tout ouïe. Personne ne vous interrompra pour se faire valoir avec une anecdote meilleure que la vôtre. Ici, pas besoin d'aller directement au but. Les détours sont valorisés. Les détails sont magnifiés. On peut amplifier, broder, inventer. Tout est noté. Il n'y a plus qu'à signer.

 

       Il n'y a pas à dire, c'est à la virgule près, tout ce qui a été déclaré. C'est fou, même les hésitations dans la voix, même ces paroles qui sonnent tellement faux, rien n'a alerté le policier. Benoîtement, il a noté tout ce qui s'est dit et a même donné l'impression de souffler par quelle issue sortir, lorsque l'on était perdu dans le labyrinthe des affirmations fantaisistes. Vraiment, il n'y a pas lieu de s'en faire, ils ne savent rien. Il s'agissait juste de vérifications, de la routine du métier de flic. Tout s'est très bien passé avec le policier principal. Très  sympathique mais limite un peu idiot. Et puis l'autre là, assis sur le coin du bureau, à démonter ses trombones sans décocher le moindre mot. Ça n'a pas l'air d'être une lumière, lui non plus. C'est donc si facile de berner la police. On s'en sort bien. Mais il ne faudra pas oublier tout ce qu'on s'est dit. Il faudra rendre des comptes à la conscience. Pour cela, il faudra un cadre apaisé. A Saint-Jacques de Compostelle par exemple. Oui, sur le chemin de la voie lactée, dans une marche soutenue de l'aube jusqu'au crépuscule, jusqu'à épuiser le corps et éteindre l'esprit. Et la récompense, tout en haut des Pyrénées, où on pleurera à chaudes larmes devant la splendeur de la nature. Comme une prise de conscience de la réalité de l'existence. Et puis refaire sa vie en Espagne. Les vraies valeurs. Travailler la terre. Chaque jour ressemblant à la veille. Et puis un jour, une jolie brune. Un fort caractère. Des blessures semblables aux miennes. Oublié le passé. Le repos de l'âme. Et pourquoi pas quelques miettes de bonheur.

 

      Non, on ne vous libère pas tout de suite. Vous savez ce que c'est, les tracasseries administratives. On va vous faire attendre dans la petite salle vitrée dans le coin. Non, pas dans le couloir, la pièce en face là. Oui on doit vous enfermer. La procédure... Mais ne vous inquiétez pas, ça ne devrait pas être bien long.

 

     Ça fait combien de temps ? Pas d'horloge, pas de fenêtres apparentes, juste la lumière du néon. Ça fait quinze minutes ou une heure ? Sûrement deux heures. Peut-être trois. Ce n'est pas le temps qui s'écoule le problème, c'est plutôt le fait d'être seul avec ses pensées. Rien pour les distraire alors, forcément, elles s'abattent sur le sujet qu'on veut éviter. On peut tromper les pensées avec de l'agitation continuelle. Des gens qui passent. Des gens qui dansent. Des gens qui travaillent. Il suffit de les regarder et jouer à leur inventer des vies. Mais si les pensées qui nous tourmentent résistent, il faut passer la vitesse supérieure. Il faut entrer dans un commerce, discuter avec la vendeuse, écouter attentivement tout ce qu'elle a à nous dire sur cette paire de chaussure. Dix minutes de gagnées sur les mauvaises pensées. On peut aussi visiter des maisons à acheter et écouter l'agent immobilier essayer d'attraper sa commission. On peut gagner une journée comme ça. Le soir, il faut aller dans les bars et écouter les conversations. On peut y boire aussi et, si on y met la dose, ça permet de s'endormir sans y penser. Mais là, dans cette cage vitrée, avec ce néon, comment ne pas y penser ? À ce jour où on a eu l'impression de se retrouver dans le corps d'un autre. Avec l'esprit d'un autre. Meilleur que nous bien sûr. La veille, on aurait piteusement raccroché en s'excusant du dérangement. Mais ce jour là, on résiste au « on ne peut pas faire autrement » de l'opérateur avec une telle détermination, qu'elle aboutit à de justes compensations face au préjudice subi. La veille, on serait rentré tranquillement à la maison pour regarder un film parce que demain on bosse. Mais ce jour là, on va boire un petit verre avant de rentrer. On s'installe à la Taverne du Bastion alors qu'on s'était toujours dit que ce n'était pas un endroit pour soi. Et on se sent à l'aise alors on échange des  blagues avec le voisin qui lui aussi attend sa bière, et les blagues font mouches, et on est invité à rejoindre sa table et ses amis, et on fait connaissance dans la joie et les rires, et on poursuit la fête parce que ce soir il y a concert à la Taverne du Bastion, et on chante et on danse avec Amélie et le café va fermer. Déjà. Mais ce soir, rien ne nous arrêtera. On va chercher du vin chez moi. Les meilleures bouteilles. Toute la cave. Fini de conserver. Cette nuit, on va boire au jardin des Marronniers, et on passe le mur et on se baigne dans la piscine. Tout nu. Tous nus. Et on dit de la poésie de petit matin ivre, et on fait des bisous avec Amélie, et on quitte les autres pour aller chez elle, et elle a ces tout petits cris de plaisir qui chatouillent les oreilles et on s'endort dans ses bras comme s'il n'y avait plus de lendemain.  

 

       La police a sorti son gros stylo rouge. Et elle souligne tous les passages de la déclaration de monsieur qui ne sont que mensonges. Des mensonges avérés, des mensonges par omission, des petits mensonges ridicules, des mensonges gros comme une maison. Des mensonges comme il respire. Tout le stylo rouge y est passé. Tous les mots gisent dans cette mare d'encre rouge. Parce que si elle ne sait pas tout, elle sait quand même beaucoup de choses, la police. Elle a interrogé ceux qui n'ont que la vérité à la bouche. Les amies qui la sentait préoccupée ces derniers temps. La concierge qui a vu les venants et les allants. La voisine qui a cru entendre des sons troublants. Le téléphone qui a affiché les messages menaçants et enfin le couteau qui a fait jaillir le sang. 

 

      Ils savent tout. Tout ce qui s'est passé. Et ils pensent que c'est moi qui ai fait ça. Comment peuvent-ils me croire capable de faire une chose pareille ? Tout le monde sait bien que je ne suis pas quelqu'un comme ça. Demandez donc autour, même à des gens que je ne connais pas. Montrez-leur mon visage et demandez-leur donc si j'ai une tête à faire ça. Vous verrez ce qu'ils vous répondront. Vous serez bien surpris. Ce n'est pas moi. Je vous le jure que ce n'est pas moi. Il y a deux semaines, j'ai pris le temps d'indiquer la route de Toulouse à un automobiliste complètement perdu avec sa femme et ses deux enfants. J'aurais même dessiné un plan si ça avait été nécessaire. Et puis un autre jour, j'ai aidé une femme africaine à porter sa poussette jusqu'en haut des marches. Jamais un assassin ne ferait ça, indiquer le chemin aux automobilistes ou porter une poussette jusqu'en haut des marches. C'est bien la preuve que ce n'est pas moi. Le policier silencieux a retrouvé la parole mais il a gardé son air mauvais. Il pense que je suis le pire salopard que la Terre ait jamais porté. Il me pense équivalent à ces noirs d'Afrique qui massacrent leurs voisins, grands-parents, parents et enfants à la machette. Il me pense l'égal des islamistes barbus qui coupent les têtes et éventrent les femmes enceintes.

 

      De la bouche de la police sortent les flots tumultueux de la vérité qui emportent sur leurs  passages toutes les contradictions et les mensonges. Mais le suspect résiste. Il reste  accroché à des branches minuscules mais dont les racines sont solides. Les racines du déni. Tout ça n'est qu'une monstrueuse erreur ou pire, une machination ourdie par des forces secrètes qui veulent ma perte. Mais la police n'est pas d'humeur à écouter des élucubrations. C'est elle qui a dû annoncer la mort à la famille et aux amis. C'est par sa bouche que s'est répandue la tristesse sans fin. Et c'est elle qui s'est engagée à retrouver le coupable. Elle le tient. Il s'agit maintenant de le faire avouer et tous les moyens psychologiques sont bons. On va interrompre le flot des suppositions et autres accusations pour mitrailler de questions. Concrètement. À quel moment ? Avec qui ? Comment ? Où ? 

 

       Le suspect tente de s'abriter. Il est là, accroupi sous ce si petit muret. La position n'est pas confortable. Il est tout courbaturé. Ses jambes lui font mal. Et ça tire sans répit, sans repos. Ça siffle au-dessus de sa tête. Il veut se redresser et tant pis pour les balles, qu'on en finisse. Mais un petit instinct de survie l'en empêche encore. Vingt fois, il a pensé se relever. Vingt fois, il est resté accroupi. Il se dit qu'une fois levé, le soulagement pourrait être de courte durée. Que des tourments bien pires l'attendent après. Ce n'est jamais facile de prendre la décision de s'offrir aux balles. Voilà pourquoi la police s'est divisée en deux, un qui poursuit le tir et un autre qui aide à se relever. En faisant appel aux valeurs : il faut assumer ses actes, payer sa dette. En parlant de la famille de la victime qui cherche le repos. La paix de l'âme.

 

      Si seulement on pouvait revenir en arrière. Juste avant. Tout serait différent. Non, en fait, tout serait pareil. La même identité, les mêmes problèmes, la même horreur d'être soi-même. Pourtant, il avait réussi, ce soir-là, à dépasser ce qu'il était. Finesse, humour, confiance en soi. Il a fallu que ce foutu lendemain arrive. Il aurait dû prendre l'air détaché de ceux qui ont tout connu, des mâles alpha. Noter son numéro de téléphone sur une boîte d'allumettes et s'éclipser virilement. Elle l'aurait rappelé. Passe encore les fleurs au réveil et le petit-déjeuner au lit. Le chocolat chaud à l'ancienne, fondu carré par carré. Mais après pourquoi on irait pas au cinéma, peu importe le film, on s'embrasserait tout du long et puis après on prendrait la voiture et on roulerait jusqu'à l'océan, et en chemin on s'arrêterait chez mes parents, on pourrait rester déjeuner de coquillages et puis finalement on rentrerait et puis non, dans un grand rire complice, on ferait demi-tour et on prendrait une petite chambre à l'hôtel du port et on ferait l'amour et on se dirait les mots magiques. C'était peut-être beau dans sa tête, mais de l'extérieur, ça sentait fort le pot de colle tendance psychopathe. Ça puait l'étouffeur jaloux qu'il faut fuir à grandes enjambées et congédier. Par texto s'il le faut. Non, il ne faut pas. Pas par texto. Tous ces mots sont bien trop ambigus. Et à force de les relire, à un moment, ils disent le contraire de ce qu'ils signifient. Et appellent des explications. Et un deuil toujours reporté. Alors on demande une rencontre, une dernière fois. Pour comprendre. Si on n’essaie pas, on ne sait pas. Une chute sans fin vers le pathétique. Jusqu'à arriver au côté obscur. On teste les mots de passe. On guette devant l'appartement. Et on voit ce qu'on ne devrait pas voir. Et on devient fou de douleur. Et on demande encore une fois de se voir une dernière fois. On attend la réponse. Pas de réponse. Alors on y va au milieu de la nuit.

 

     Il suffit de tout dire et la paix reviendra. Finie la torture des questions. Finies les contorsions de l'esprit. La dignité sera retrouvée. Un homme répondra des actes qu'il a commis. Mais tant que les mots n'ont pas passé la bouche, la réalité des faits n'existe pas. Alors aucun des mots ne veut être expulsé de la bouche. Ils usent de tous les stratagèmes, de tous les recours. Ils se cachent entre les dents, sous la langue, derrière la glotte. Ils se satisfont très bien de rester dans la bouche. Ce n'est peut-être pas le confort du subconscient mais c'est mieux que d'être livré à l'oreille de la police. Ils savent très bien ce qui les y attend. Ils déboucheront sur des accusations, un jugement et un emprisonnement. Les mots ne sont pas dupes pourtant. Ils savent qu'on discute de leur sort en haut lieu et que si la capitulation est décidée, ils n'auront pas d'autre choix que de sortir.

 

      Les mots qui sortent de sa bouche sont tellement blessants. Des attaques sur sa virilité. Des comparaisons avec l'autre. Et puis des rires. C'est ça le pire, des rires qui n'en finissent pas. Elle ne peut plus parler tellement elle rit. Alors, piteusement, on s'en va. On rentre chez soi. On pleure. On pense au suicide. Et le lendemain, on va déjà mieux. Tu as compris ? Rentre chez toi, ne reste pas là dans cette voiture, à ruminer des pensées négatives. Tourne cette clé de contact et rentre chez toi. Chasse ces envies de donner une bonne leçon, de montrer que t'es un homme. Ces envies de lui faire passer l'envie de rire. De lui faire peur. De lui faire mal. 

 

     Il a tout dit. La police sait où, comment et pourquoi. Le suspect a disparu. Il a laissé place à un coupable, effondré sur la chaise, coulant un flot ininterrompu de larmes et de morve. Les menottes l'empêchent d'essuyer son nez.    


Le pigeon

 

de Caroline Lavergne

 

"Caroline Lavergne peint, sculpte, écrit.

Elle anime depuis la rentrée un atelier d'écriture à la Médiathèque de Sarrant (32)

 

  

La ville, je l’ai immédiatement reconnue.

La vue aérienne de ses fortifications m’a toujours fait penser à une tête de teckel, pointant sa truffe au vent d’ouest. Si l’on trouve la truffe, on trouve mon arbre, sur le tertre de l’ancien château.

Il fallait que je revienne dans cette ville. Ma fuite avait assez duré. J’avais eu une telle peur. Toute envie de vivre évaporée. L’errance, toujours l’errance.

 

Et quelle surprise de croiser ce bon vieux Corbeau qui gîte toujours dans mon arbre.

 

-       Toi ici, Pigeon? Je te pensais volatilisé !

 

-       Tu peux bien ricaner, Corbeau. Mais, je dois soulager ma conscience, avant de passer de l’autre côté du miroir.

 

-       Kraaaa, mais de quoi parles-tu?

 

-       Tu n’as pas su Corbeau. Qui cela pouvait-il bien intéresser, par ailleurs ? Ma compagne retrouvée saignée. L’effroi m’avait saisi. Envolés nos projets, notre amour. Seule la fuite m’a sauvé de la folie. C’est étrange, mais j’ai pensé alors que  fuir avait des vertus.

 

-       C’est une façon de voir les choses. Pour ma part, je crois que faire face, même au péril de sa vie, change bien des perspectives. Il faut habiter l’existence intensément, dangereusement, parbleu !

 

-       Tu es resté le même, Corbeau ! Ton instinct t’a toujours tenu lieu de loi, au-delà de toute croyance. Et quoi de neuf en la cité ?

 

-       Les meurtres pleuvent. Des femmes, les femmes des commerçants, les descendants des Cagots venus par le Chemin des Etoiles. Eh bien, cela fait sept corps retrouvés, pas très loin de la Croix rouge. En bon charognard obstiné,  je rôde.  Et j’ai peut-être une idée quant à l’auteur des meurtres. Tu te souviens du Bourreau ? Il est toujours à l’œuvre. Il est zélé le bougre.

 

-       C’est étrange que tu parles de lui ! Je l’ai longtemps soupçonné d’avoir tué ma Colombine. Son corps sans vie gisait au pied de sa Tour.

 

-       Écoute, Pigeon, on ne va pas rester là comme deux vieux plumeaux perchés sur notre branche. Fini de ressasser nos sempiternelles histoires. On va se mettre au boulot. Si on n’essaie pas, on ne sait pas. Donc, si tu es d’attaque, dès ce soir, nous nous posterons sur le petit fenestron de la Tour de Corhaut, juste à l’aplomb de la porte de ce ventru de Bourreau.

 

Ainsi, au soir venu, les deux acolytes font le guet. C’est le dernier croissant de lune. Ils attendent sans bruit. Quand les douze coups de minuit résonnent, le Bourreau sort faire sa ronde. Jusqu’au petit matin, ils le filent, mais ils ne remarquent rien de très suspect.

 

-       Tu as quand même senti l’odeur de sang dans son sillage ?

 

-       Pour sûr ! Nous n’allons pas classer l’affaire si vite. Il nous faut de la persévérance. Nous le suivrons toute la journée, et encore les suivantes si nécessaire, histoire de voir ce qu’il trafique.

 

Après une petite sieste, ils repartent enquêter. Au soleil haut de l’après-midi, le Bourreau sort enfin avec son chien à grosses dents. Il longe la rue de la Barbacane et vire à droite sur la rue Nationale. Il a pris son grand sac en peau de mouton. Serait-il parti faire des emplettes ? Il s’arrête chez le boulanger où l’attend son pain, posé à l’envers et tracé d’une croix. Le chargé des hautes et basses œuvres se dirige maintenant vers la boutique de Basilio. Il y vend chocolat et épices. Le Bourreau ne détache pas son regard pointé sur la femme du chocolatier. S’en suit une dispute quant au prix à payer.  Mais enfin, il ressort en maugréant. Reprenant sa déambulation sur la rue Nationale, il s’arrête à l’estaminet des Thermes. Il s’accoude au comptoir. Le lieu se vide aussitôt.

 

-       Quoi, je n’ai pas ma place ici ? hurle le Bourreau. Vous me fuyez, je vous dégoûte. Vous avez peur et, en même temps, vous attendez de moi que j’exécute les sentences. Bah, qu’importe, j’ai trouvé plaisir ailleurs qu’en votre compagnie !

 

Après s’être jeté quelques petits verres d’armagnac dans le gosier, le Bourreau rentre chez lui, sa besace pleine et toujours suivi de son chien.

 

-       Ah, Ah ! À nous la tambouille. Voyons si j’ai bien ce qu’il me faut pour mon petit plat. Celui que  Maman me mitonnait pour me consoler des railleries sur mon gros ventre, mes oreilles décollées. Alors, le foie gras, les pommes, l’oignon, l’ail, les figues séchées, l’armagnac, le chocolat, le beurre, les épices et enfin mes tendres pigeons. Rien ne manque.

 

Le Bourreau farfouille dans le tiroir de sa table à gibier. Il en extrait son vieux cahier constellé de taches. Il le feuillette de la main gauche et trouve enfin ce qu’il y cherchait : Le Pigeon à la lectouroise. Les deux enquêteurs l’entendent marmonner le nez plongé dans sa recette.

 

-       Je badigeonne les pigeons de sel, de poivre et de beurre, et les enfourne à four chaud. Je fais revenir l’oignon et je déglace à l’armagnac. Après, je hache le tout en rajoutant les foies et cœurs de pigeons. Je fais dorer les pommes dans le beurre. J’ajoute le sel, le poivre et les 4 épices. J’ajoute encore les figues. Je laisse compoter. Je sors les pigeons du four, je pilonne les carcasses pour récupérer le jus. Je mélange le tout. J’ajoute le chocolat fondu, encore une pointe de 4 épices. Je poêle les escalopes de foie gras. Là, les filets de pigeon, par-dessus le foie gras et je nappe le tout de la sauce au chocolat… 

 

Mais, il a encore omis une chose des plus importantes. Il court chercher, pendu sous l’escalier, un petit tablier rose. Celui que Maman lui a légué. Il peine à faire le tour de son ventre qu’il a effectivement fort gros. Le voilà prêt. Bourreau saisit les volatiles attrapés la veille à la matole. À cet instant, notre Pigeon ne veut pas voir la scène. Non, c’est trop douloureux. Il fait volteface et se prépare à décoller.

 

-       Sacrebleu, qu’est-ce qui te prend Pigeon ! Tu dois aller au bout de ta mission. Sinon tu retourneras à ton errance stérile.

 

Pigeon retrouve ses esprits. Il fait face à nouveau au Bourreau qui plume déjà les pauvres oiseaux. Mais l’émotion demeure. La peur refoulée se transmue en rage. Pigeon tremble de tout son corps. Contre toute attente, le voilà qui pique maintenant droit sur le Bourreau.

 

L’affaire ne tourne pas à son avantage comme on peut s’y attendre. Le Bourreau le choppe au vol et le voilà entravé, le couteau prêt à s’abattre sur sa gorge menue. Alors, un monumental KRAAAAAA résonne dans la Tour.  Le Bourreau lève la tête et voit choir sur lui une grosse couleuvre noire. À force de fréquenter les mêmes lieux, Corbeau a eu tout loisir d’observer la terreur du Bourreau face aux rampants. Et l’effet ne se fait pas attendre.

 

-    MAMAN !!! beugle le ventripotent.

 

Il laisse tomber son couteau et libère Pigeon. Le décollage n’est pas aisé. Cependant, l’énergie du désespoir le porte sur le fenestron au côté de Corbeau. Et ils se mettent à rire, à rire (oui, les oiseaux savent rire). Les voilà pliés en deux, se tenant les côtes. Cette position coudée oriente leur regard vers le sol. Là, à l’aplomb du mur,  ils aperçoivent un dessin géométrique. Une sorte d’étoile à huit branches. À l’intérieur de cet octogramme, sept petits symboles de l’infini tracés au rouge oxydé. Le dessin semble incomplet.

 

Cette fois-ci, les deux compagnons ont eu leur compte d’émotions. Ils se carapatent plein ouest. Là, dans leur arbre, ils reprennent enfin leurs esprits.

 

-        Écoute, c’est un goinfre, il n’y a pas de doute. Et les pigeonneaux, il ne crache  pas dessus !

 

-       Arrête Corbeau, tout cela me fait mal. Je repense au sort de ma Colombine. Je le hais, ce monstre !

 

-       Si tu laisses encore aller tes émotions comme tu viens de le faire, tu vas finir       avec une tranche de foie gras sur le ventre ! Il faut raisonner Pigeon. Une chose me revient. Sur le corps des femmes assassinées, je crois bien avoir aperçu ce même symbole en forme de huit couché. Et je ne te l’ai pas encore tout dit. Sur chacune des victimes a été prélevé un organe, un tout petit organe. Mais je t’évite les détails. Je n’ai pas envie de te voir agir sans discernement. Tu sais, les corbeaux sont souvent méprisés. Peut-être parce que nous sommes viandards. Mais surtout intelligents. Fie-toi à moi. Nous le coincerons pour les meurtres qu’il a commis. Et ta Colombine sera vengée.

 

-        Ma raison de vivre ne tient plus qu’à cette perspective. Je vais me calmer. Et puis, je te laisse prendre les décisions.

 

-       À la bonne heure, Pigeon. Nous le filerons donc cette nuit encore. Mais pour  l’instant, allons glaner de la graine. À la tombée de la nuit, nous reprendrons notre surveillance.

 

Pendant ce temps, le Bourreau digère péniblement son festin. La couleuvre a disparu, glissée sans doute sous un meuble ou autre instrument de torture. Cela ne le laisse pas tranquille. Il rumine à voix haute :  

 

-       Ah, y’a pas à dire, les humains, c’est plus facile à attraper que les pigeons ! Quand j’y pense, j’enrage. Oser venir chez moi, dans mon entre. Qu’est-ce qu’ils croient ces ramasseurs de miettes. Qu’ils vont faire la loi à ma place ? Faut que je finisse mon travail. Plus qu’une femme, l’octogramme sera enfin complet et la          prophétie contrariée. Je dois satisfaire à la commande et ne pas décevoir. La chose doit être clôturée avant la nouvelle lune. Si j’échoue, je suis sûr qu’ils m’ôteront ma charge de Bourreau. Non, ce n’est pas possible de déchoir et trahir l’honneur de ma famille. C’est cette nuit ou bien je suis cuit.

                  

Sur ces entrefaites, il se met à aiguiser un couteau qui n’est pas le sien...

 

Tard dans la soirée, il sort cagoulé et se met à fureter le long des fortifications. Pigeon et Corbeau l’ont à l’œil. Ils se tiennent à distance. Pigeon ne se sent à nouveau pas dans son assiette. La panique et la tentation de fuir le reprennent. Ils font une petite halte. Le Bourreau en profite pour prendre de l’avance. Celui-ci se dirige d’un pas hardi vers le lavoir. La femme du chocolatier y est justement  en train de dépendre son linge.

 

Tout va très vite. Un cri troue l’obscurité. Lorsque les deux apprentis Sherlock identifient enfin le lieu d’où provient le hurlement, il est trop tard. Un corps au sol, portant les mêmes stigmates que les précédentes victimes. Le Bourreau s’est évaporé.

 

-       Nous sommes vraiment des incompétents. Si tu n’avais fait tes simagrées, Pigeon, nous serions arrivés à temps. Tout a échoué maintenant. Non, cela suffit ! Je te laisse à tes doutes et à tes turpitudes. Débrouille-toi seul. Mon intelligence, mon imagination ont des limites. Adichatz Pigeon!

 

Pigeon se retrouve effectivement seul. Il constate, une fois de plus, qu’il n’a pas été à la hauteur de la situation. Trop sensible, disaient-ils. Seule ma Colombine m’aimait pour cela…

 

La nouvelle lune est enfin venue.  Et l’effervescence de la ville avec. On tient cette fois-ci l’assassin. Le chocolatier, oui, le chocolatier. Sa jalousie, sa convoitise quant aux autres commerçants, sa peur que sa femme ne le quitte, etc. La liste de ses mobiles est longue et plus que suffisante. Personne n’oserait émettre un doute. Et puis, il fallait bien, au plus vite, trouver un coupable après tous ces meurtres. Le Bourreau a bien fait son travail. Il a surpris en personne le chocolatier passant à l’acte. Il a tout vu et ne se fait pas avare de détails. La culpabilité du commerçant est donc certaine. On a même retrouvé sur le lieu du crime son couteau à lame courbe, aiguisé de frais. La préméditation se rajoute au dossier. L’affaire est ficelée, le coupable tenu, il ne reste donc plus qu’à l’exécuter. Et ça, le Bourreau, il sait faire.

 

Dans sa tour, au sol, le symbole ésotérique est enfin complet. L’inquiétante  prophétie ne se réalisera pas. C’est quand même pour cela qu’on l’a payé. Mais rien ne doit filtrer.

 

Le jour est venu du grand spectacle. La foule nombreuse attend l’acte cathartique qui resserrera les liens de la communauté. Ledit assassin descend de la lignée des cagots, suspectés, il y a bien longtemps, de porter la lèpre. La mémoire est tenace. Corbeau n’a pas, lui non plus, résisté à l’attrait de la grand-messe. Sa connaissance des humains comporte encore quelques zones d’ombre. Pigeon se tient là également, caché dans un arbre. Sa gorge est nouée par le sentiment redoublé d’injustice. Une victime de plus en la personne de ce pauvre chocolatier. Et ce Bourreau-criminel en charge d’exécuteur !

 

-       Moi qui ai toujours cru en la justice, pense-t-il… C’en est trop.

 

Son cœur donne quelques signes de faiblesses. Mais il restera là, pour une fois. Il regardera la triste réalité en face, de son unique œil vitreux.

 

Roulement de tambour. La hache s’élève dans les airs et va trancher le cou du condamné. Le silence se fait épais. Mais, que se passe-t-il ? Un oiseau  survole l’assemblée muette. Mobilisant ses dernières forces, Pigeon fonce sur le Bourreau. Il ne le ratera pas, c’est sûr. Il pique droit. Il agrippe maintenant ses serres sur le haut de la cagoule du supplicieur. Il parvient enfin à l’arracher, dévoilant un visage rougeaud et  hilare. Mais Pigeon a été un peu présomptueux. La cagoule pèse fichtrement lourd.  Il se rapproche ainsi dangereusement du sol. Son cerveau vient juste de se remettre à fonctionner. Il pense alors à détendre ses serres pour se libérer de l’entrave. Mais trop tard. Droit devant, saturant son champ visuel, s’avance la gueule béante du chien à grosses dents. Celui-là ne se tient, décidément, jamais  très loin de son maître. L’obscurité avale Pigeon et la mâchoire se referme.

 

Corbeau est resté bec bé de surprise.

 

-       Il a osé !

 

De son regard perçant, il distingue alors un singulier collier autour du cou du Bourreau. Un collier où, pareilles à des perles, se succèdent de petits morceaux séchés…

 

 

***

 

 

-        Eh bien Maurice, quelle nuit ! Tu as poussé un cri pendant ton sommeil. Et tu t’es mis à agiter les bras d’une façon extravagante. J’avais l’impression que tu battais des ailes ! C’était d’un ridicule ! Et je te rappelle chéri, que tu ne pourras pas faire la grasse matinée très longtemps. Les Burn’dfood viennent déjeuner et tu leur as promis de mitonner ta « charmante » recette. Tu n’as pas oublié, j’espère ?

 

 

 



Dangereuse gourmandise

d'Eva Sanchez (Catégorie jeune - 14 ans)

 

Un silence lourd s’était installé dans la salle. Tout le monde attendait avec impatience les résultats. Le cœur d’Eléonore battait la chamade. Grande amatrice de chocolat, elle espérait de toutes ses forces que l’artisan lectourois gagnerait le prix de « meilleure chocolaterie gersoise ».

Chez les candidats également, la tension était palpable. Cinq artisans d’élite, trois hommes, deux femmes, s’étaient affrontés dans une compétition acharnée ; et c’était l’instant de vérité. Qui allait gagner ? Etait-ce le chocolatier de « Sourires et chocolats », qui avait réalisé un superbe serpent en chocolat praliné qui paraissait ramper dans son plat ? Ou bien, la lectouroise de « Madame Baudequin », qui avait confectionné un cacaoyer au lait où pendait une multitude de cabosses au chocolat noir ?

Un des jurés se leva, solennel, et annonça :

-        Les candidats excellent tous dans leur domaine, mais seulement un d’entre eux sera le meilleur chocolatier du Gers. Après avoir longuement délibéré, le          jury et moi avons décidé que le titre sera décerné à...

Il marqua une pause.

-        Madame Solis ! »

La lectouroise s’avança, émue. Un tonnerre d’applaudissements éclata dans la salle. Eléonore était aux anges. Une superbe coupe en cristal lui fût remise. Les attachés de presse mitraillèrent la gagnante. S’en suivirent les remerciements aux organisateurs ainsi que la remise des prix aux autres candidats. Puis la salle commença à se vider. Eléonore quitta la salle, un grand sourire aux lèvres. Elle-même native de Lectoure, elle adorait la chocolaterie « Madame Baudequin » et s’y rendait régulièrement.

 

Quelques jours plus tard, alors qu’elle était à son bureau, la jeune femme reçut un appel. Aussitôt après avoir raccroché, elle bondit de sa chaise et courut jusqu’à sa voiture de fonction. Son collègue déclencha la sirène puis ils partirent à toute vitesse. Ils se garèrent près de la cathédrale Saint-Gervais et marchèrent jusqu’à la boutique de madame Solis.

Une femme était assise sur un tabouret près du comptoir, les mains sur le visage, sanglotante. Elle portait un tablier blanc sur lequel était écrit « Madame Baudequin », le même que celui qu’elle avait lorsqu’elle avait remporté le concours.

-        Police, madame. On nous a signalé un cambriolage.

Madame Solis leva la tête, les yeux rougis par les larmes. Essuyant ses joues mouillées, elle dit d’une voix étranglée:

-        C’est moi qui ai appelé.

Le collègue d’Eléonore alla inspecter les lieux tandis qu’elle interrogeait la femme.

-        Pouvez-vous lister tout ce qui a été volé ? demanda-t-elle.

-        Oui, répondit-elle d’une petite voix. Seule la coupe de cristal manque.

-        En êtes-vous sûre ? Et le tiroir-caisse ?

-        Il est vidé chaque soir, donc il n’y avait rien dedans.

-        La coupe était en cristal véritable ?

-        Oui, un des jurés me l’a certifié lors du concours.

-        Quand avez-vous constaté la disparition de votre prix ?

-        Ce matin, lorsque je suis arrivée, vers huit heures quarante-cinq.

-        Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

-        C’était...

Elle réfléchit.

-        Hier soir, aux alentours de dix-neuf heures trente.

-        Où était posée la coupe ?

-        Là, désigna-t-elle en pointant du doigt une étagère. Je la montrais aux clients qui venaient. 

-        Une dernière chose : entreteniez-vous de bons rapports avec vos concurrents, lors du concours ?

-        Je ne les voyais pas beaucoup, j’étais concentrée sur la compétition.

Eléonore remercia la chocolatière pour les renseignements qui allaient lui être précieux pour l’enquête. Elle inspecta la serrure, qui avait visiblement été forcée.


Son collègue vint la chercher et ils prirent la route pour le commissariat. Eléonore l’informa du témoignage de madame Solis. Quant à lui, il avait interrogé les commerces à proximité mais personne ne semblait avoir aperçu le voleur ; il avait donc lancé un appel à témoins.

-        Peut-être qu’un client, connaisseur en pierres, aurait aperçu la coupe dans la chocolaterie et aurait voulu la revendre au marché noir ? Ou bien, un des            quatre perdants du concours, qui aurait été jaloux ?

-        C’est peut-être madame Solis, répondit son collègue.

-        Madame Solis ? Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?

-        Pour toucher une indemnité. »

 

Arrivés au poste, Eléonore établit une liste de suspects. Les chocolatiers du concours furent les premiers inscrits.

L’enquête piétinait. Quelques jours plus tard, alors que tous les suspects avaient été interrogés, en vain, le mystère s’épaississait. C’est alors qu’un jeune homme, particulièrement grand, entra dans le bureau d’Eléonore.

-        Bonjour. Votre collègue m’a dit de venir ici. Je m’appelle Georges Hassi. Je viens pour l’appel à témoin.

-        Bonjour. Commençons tout de suite, répondit la policière, ravie de pouvoir faire avancer l’enquête.

-        Il devait être deux heures du matin lorsque je me suis réveillé, raconta-t-il. Je me suis préparé pour aller travailler.

-        Quel métier exercez-vous ?

-        Je suis infirmier.

-        Bien, continuez.

-        Environ une heure plus tard, j’ai quitté mon appartement situé non loin de la chocolaterie « Madame Baudequin ». En passant devant, j’ai aperçu une                personne qui rôdait.

-        Pourriez-vous décrire cette personne ? Auriez-vous remarqué un détail qui pourrait nous être utile ?

-        Il faisait sombre, je ne l’ai pas bien vu. Mais il me semble qu’elle avait à peu près la même taille que moi. Je crois qu’elle portait un blouson en cuir                  brun.

Eléonore enregistra la déposition de l’unique témoin. Elle vérifia son alibi puis examina le profil de chacun des suspects. Deux d’entre eux avaient la grandeur du témoin. Il y avait l’autre femme du concours, qui avait fini dernière, et un homme, un certain Tom Summer, qui attira l’attention d’Eléonore. En effet, il avait un casier judiciaire rempli de plusieurs cambriolages. De plus, il était arrivé en deuxième position, il aurait pu trouver injuste le classement et se venger.

 

Quelques minutes plus tard, Eléonore et son collègue étaient en route pour la chocolaterie du suspect. Lorsqu’ils entrèrent, un délicieux parfum de chocolat leur envahit les narines.

-        Je vous sers quelque chose, monsieur ? demanda un homme derrière le comptoir. J’ai des chocolats au piment, à la praline, aux noisettes…

-        Non merci, répondit l’associé de police visiblement gêné.

-        Mais si, ils sont délicieux ! Allez-y, essayez, tenta monsieur Summer. Tant qu’on n’essaie pas, on ne sait pas ! 

 

Eléonore remarqua une porte entrouverte derrière laquelle se trouvait une cuisine. Elle vit une chaise où était posé un blouson en cuir ébène. Aussitôt, elle demanda au suspect de les suivre au poste. Il fut emmené en salle d’interrogatoire mais nia les faits. Après quelques coups de fils, la policière obtint un mandat d’arrêt.

 

Plus tard, dans l’immeuble du chocolatier, le concierge vint ouvrir l’appartement de monsieur Summer. L’enquêtrice et son collègue débutèrent les fouilles dans le salon au style frais et épuré. Le canapé fut retourné, les tiroirs passés au crible fin, en vain. La policière inspecta la cuisine, la salle de bain puis la chambre du suspect. C’est dans cette dernière que fut découverte une boîte en métal de taille moyenne, qui aurait très bien pu contenir la coupe. Avec une certaine excitation, Eléonore l’ouvrit lentement. Elle ne put s’empêcher de lâcher un petit cri de joie lorsqu’elle découvrit la magnifique récompense de cristal. Elle la brandit et se précipita sur son collègue, victorieuse. Elle lui montra le prix qui paraissait rayonner dans la lumière.

Revenus au poste, ils contactèrent le centre de détention provisoire où le voleur séjourna jusqu’au procès.

 


 



"J'ai toujours adoré lire, les sciences et les maths sont loin de me passionner...

J'ai découvert l'écriture dans le cadre d'ateliers auxquels j'ai commencé à participer à 12 ans.

Depuis que je suis petite, je suis des cours de théâtre et le cinéma me passionne."

Xavière Michaux

 

Crime à Tavistock

de Xavière Michaux (Catégorie Jeune - 14 ans)

 

 

 

Je frappai à la porte du manoir, 2, Old Exeter road. Une jeune fille d’une quinzaine d’années vint m’ouvrir. Elle ne semblait nullement affectée par le décès survenu quelques heures plus tôt.

-        Vous êtes la détective ? me demanda-t-elle.

-        Oui, je m’appelle Emily Scott, inspectrice en chef de la police de Tavistock.

 

D’habitude, pour ce genre d’enquête, c’étaient des inspecteurs plus gradés qui s’en occupaient, mais c’étaient les vacances scolaires et ils étaient tous partis à l’autre bout du monde. On me chargea donc de m’occuper de l’affaire. J’étais ravie ; le meurtre ressemblait à ceux des romans d’Agatha Christie : une jeune fille de 17 ans, Jane Doyle, avait été retrouvée empoisonnée le lendemain de son anniversaire. Mr et Mrs Doyle étaient catégoriques : toutes les portes et les fenêtres étaient fermées.

-        Entrez, me dit l’adolescente.

 

La décoration du manoir était d’un style typiquement anglais. Toutes les personnes présentes au moment du meurtre m’attendaient dans le salon. Les parents de Jane avaient invité, pour l’anniversaire de leur fille, la famille au complet, ils étaient huit en tout : son oncle Georges, son cousin William, avec qui elle avait  de très bons contacts, et sa marraine, Victoria, revenue de France pour l’occasion. Jane avait décidé de présenter son petit ami, Edward, à sa famille ce jour-là.

Je commençai mes interrogatoires par la jeune fille qui était venue m’ouvrir. C’était la sœur de Jane, Mary.

-        La journée s’est passée presque sans aucun incident, me déclara-t-elle.

C’était une jeune adolescente espiègle avec des yeux brun noisette.

-        Presque ?

-        Oui, oncle Georges et papa ne peuvent pas se supporter, cela fait vingt ans que c’est comme ça. Ils ne se sont pas disputés devant nous mais, même de la cuisine, on les entendait.

-        Pourquoi ton père et son frère se détestent-ils autant ?, demandai-je.

-        Je ne sais pas. Cela date d’avant ma naissance, tout le monde le sait mais personne ne m’en parle.

-        Mais, alors, pourquoi l’a t-il invité ?

-        Jane et oncle Georges s’entendent très bien et, depuis le départ de Jane pour Oxford, elle vient si rarement que l’on tenait à lui faire plaisir pour son anniversaire.

 

Je décidai d’écarter pour le moment l’oncle Georges mais le peu d’émotions de Mary et le fait qu’elle ait détourné la conversation sur son père et son oncle me laissaient dubitative.

Cette histoire de dispute me troublait, je décidai donc d’interroger le père de la victime,  James. Il était grand et froid avec un air sévère. La délicatesse n’était pas mon fort et je commençai directement les hostilités.

-        Votre fille m’a dit que vous ne vous entendiez pas avec votre frère, pourquoi ?

-        C’est une vieille histoire, et pourquoi cela aurait-il un rapport avec la mort de Jane ?

-        C’est à vous de me le dire, répliquais-je. Les plus petits indices pourront peut-être nous aider.

 

Il prit une grande inspiration et, à ce moment, sa femme entra :

-        Je vous apporte un peu de thé et, s’il vous plait, ne traumatisez pas mon mari, dit-elle en souriant.

-        Mais non Lizzie, Miss Scott aimerait savoir la cause de ma dispute avec Georges, hier.

-        Miss, je vous assure que mon mari n’est pas un criminel !

-        Un criminel ! Expliquez- moi !, m’exclamai-je.

 

Mrs Elizabeth Doyle déballa tout très vite :

-        Cela s’est passé il y a seize ans. Georges, sa femme, Rose, James et moi sortions très souvent ensemble. Jane et William s’entendaient aussi très bien et restaient à la maison avec une baby-sitter. Ce jour-là, nous étions au restaurant pour fêter la future naissance de notre deuxième neveu, Andrew. Rose était enceinte de huit mois et demi. Soudain, elle se plaignit d’avoir des contractions. La voiture de Georges était en panne, il demanda à James d’emmener Rose à l’hôpital. Mon mari voulut bien faire et roula beaucoup trop vite sur une route de campagne. La voiture glissa et tomba dans un ravin. James s’en sortit avec dix points de suture, mais Rose et Andrew moururent sur le coup. Georges ne lui a jamais pardonné. Cependant, Jane et lui avaient de très bons rapports, et l’amitié entre William et sa cousine n’a pas changé.

 

Je compris la haine entre les deux frères et la raison pour laquelle James ne voulait pas me la dire : je pense qu’il s’en voulait. Je ne pouvais rien tirer de lui : même s’il savait quelque chose, son orgueil  l’empêchait de me le dire.

 

Mrs Elizabeth Doyle était tout l’inverse de son époux. C’était une femme attentionnée mais assez naïve. Elle semblait très affectée par la mort de sa fille. Dès que son mari fut sorti, elle m’assura :

-        James s’en veut terriblement. D’ailleurs, hier soir, il avait bu quelques verres de vin de trop, il voulait absolument oublier la dispute avec son frère.

-        C’est intéressant, pourquoi ne me l’a t-il pas dit ?

-        Peut-être parce que vous ne lui avez pas demandé ?

 

Vexée, je changeai de sujet.

-        Est-ce qu’il s’entendait bien avec Jane ?

-        À merveille, ils s’adoraient, au point que Mary se sente rejetée par son père, parfois.

 

J’avais un mobile pour Mary, et même si je trouvais Mr Doyle antipathique, il n’avait aucune raison de tuer sa fille. Quant à Elizabeth, je n’y pensais même pas.

 

Après le repas, j’allai voir le médecin légiste. Il me déclara que Jane avait été empoisonnée par un morceau de chocolat, imprégné de ciguë.  Je revins au manoir mais fis un détour par le jardin. Il y avait dans un bosquet des fleurs de ciguë et des traces de pas au pied de celui-ci. Le jour du meurtre, il faisait très beau, tout le monde aurait pu subtiliser une des fleurs.

 

Dans la maison, les invités étaient revenus au salon pour la traditionnelle « cup of thea ». Je demandai à l’assemblée :

-        Jane avait-elle l’habitude de manger du chocolat ?

-        Oui, c’était même son rituel avant d’aller se coucher. C’est pour ça que je lui ai offert une boite de chocolats, me répondit William, son cousin.

 

Je trouvais la coïncidence étrange et je décidai de l’interroger.

-        Alors vous connaissez Jane depuis tout petit ?

-        Oui, ce n’est pas comme son petit ami, Edward, qui la connait depuis à peine deux mois.

-        Vous vous souciez souvent des petits amis de votre cousine ?, interrogeai-je.

-        J’aimerais la protéger, je suis un peu jaloux de ses petits copains. Jane est comme une sœur pour moi.

-        « Ses » petits copains…

-        Oui et parfois 2 en même temps ! Jane n’avait que des airs d’une petite fille sage… Plein de garçons lui tournaient autour, Edward en était fou de rage.

Il dit la dernière phrase avec un rictus.

-        Vous ne l’aimez pas beaucoup, n’est-ce pas ?

-        Non ! Comme presque tous cses petits copains, elle me taquinait toujours avec ça !

 

Une chose était sure, une grande amitié était née entre eux… Voire peut-être plus que de l’amitié pour William.

Après, Mrs Doyle me proposa de dormir au manoir. Je refusai mais demandai à mon assistant de veiller sur ce petit monde. Je lui promis d’arriver le lendemain, à l’aube.

 

Mon réveil resta silencieux. J’arrivai donc à onze heures au 2, Old Exeter Road. Toute une équipe de policiers était déjà sur les lieux. Je demandai à mon assistant ce qu’il s’était passé. Et il m’expliqua qu’il était environ minuit et demi quand il avait entendu du bruit dans la chambre de Jane. Il était entré et avait vu Edward en train de cacher quelque chose. Edward prétexta qu’il voulait se recueillir… En plein milieu de la nuit. Mon assistant le tint sous bonne garde. Ensuite, il appela le service technique de la police afin de prendre les empreintes. Il me rétorqua :

-        On aurait dû faire ça depuis le début, Miss Scott, vos méthodes à l’ancienne, ça ne marche que dans les livres.

-        Et vos policiers, ont-ils trouvé quelque chose ?, répliquai-je.

-        C’est-à-dire que… Edward a mis ses empreintes digitales partout et nous ne trouvons rien d’autre.

 

Je renvoyai les policiers et interrogeai Edward :

-        Que faisiez- vous dans la chambre de Jane en plein milieu de la nuit ?

Comme à mon habitude, je ne me perdais pas en détails.

-        Je l’ai déjà dit, je me recueillais.

-        A minuit et demi ? Ecoutez Edward, je vous conseille de me dire tout ce que vous savez et vous en savez beaucoup plus que ce que vous voulez me faire croire.

C’était un jeune homme maigre et facilement impressionnable. Il me révéla ceci :

-        En fait, le soir de la mort de Jane, elle m’a avoué qu’elle voulait me quitter. Son cousin William lui faisait des avances depuis longtemps et elle avait cédé.

Edward avait les larmes aux yeux, il était vraiment amoureux d’elle.

-        Merci Edward. Allez me chercher Georges, s’il vous plait.

Je le laissai tranquille même si il n’avait pas répondu à ma question.

 

L’oncle de Jane entra quelques instants plus tard. C’était un homme fort à l’air jovial. Il s’installa et je demandai :

-        Je connais votre différend avec votre frère, ce n’est pas pour ça que vous êtes ici. William faisait des avances à Jane, le saviez-vous ?

Après un long moment, il me dit :

-        Oui, mais j’ai toujours été contre. D’abord parce qu’ils sont cousins germains et ensuite parce que, si mon fils et ma nièce sortaient ensemble, j’aurais eu des contacts avec James.

-      Vous êtes en train de me dire que vous avez un double mobile : en tuant Jane, vous vengez votre femme et votre deuxième fils, Andrew, et vous empêchez William de sortir avec Jane.

 

William entra dans la pièce sans frapper :

-        Edward m’a tout raconté, Jane l’a bien quitté mais pas pour sortir avec moi comme il le pensait. J’étais dans ma chambre quand Jane est venue me dire qu’elle refusait une bonne fois pour toute de sortir avec moi. Elle me demandait d’arrêter mes avances.

 

William partit comme il était venu. L’hypothèse du double mobile de Georges ne tenait plus debout. Mais il aurait très bien pu croire comme Edward que Jane et William sortaient ensemble. Je le gardais donc sur la liste des suspects. Quant à William, il aurait très bien pu tuer sa cousine par crise de jalousie au même titre qu’Edward. J’étais perdue dans mes pensées quand un flash me fit cligner des yeux, quelqu’un me photographiait. C’était un journaliste de la gazette locale.

-        Votre enquête avance Miss Scott ? dit-il tandis qu’il sortait son calepin

-        J’avais interdit les journalistes, je veux être au calme. Si vous tenez absolument à faire un article, faites-le après les résultats de l’enquête.

-        Ne vous inquiétez pas. Mary, la sœur de la victime a été plus bavarde que vous, elle m’a assez renseigné pour que ce fait divers fasse la Une.

 

Je lui arrachai presque le calepin des mains. Les questions étaient classiques et les réponses tout autant. Cependant, quelque chose attira mon attention. Mary avait déclaré : « J’étais dans la chambre de Jane à onze heure, soit une demi-heure avant sa mort. Nous faisions souvent ça quand l’une de nous se sentait mal. »

-        Êtes-vous sûr qu’elle a dit ça ?, demandai-je.

-        Absolument. Je pense qu’elle a remarqué qu’elle avait fait une bêtise, car elle ne voulait plus en parler.

 

Jusqu’à preuve du contraire, Mary était la dernière personne à avoir vu Jane vivante. J’avais un peu oubliée Mary en me disant que retirer le poison de la fleur de ciguë était trop compliqué pour une adolescente de quinze ans… Je m’étais peut-être trompée.

 

Avant de réinterroger Mary, il fallait questionner une dernière personne, Victoria, la marraine de Jane. Avec des airs d’Audrey Hepburn, Victoria avait une classe naturelle. Je posai les questions classiques.

-        Vous vous entendiez bien avec Jane ?

-        Si je ne l’aimais pas, vous pensez que je serais revenue de France pour son anniversaire ?

Elle avait un léger accent français  et une pointe d’irritation.

-        Comment êtes-vous devenue la marraine de Jane ?

-        Grâce à Elizabeth. Nous étions meilleures amies à l’époque.

-        Pourquoi « à l’époque » ?, demandai-je.

-      Après la naissance de Jane, je suis partie vivre en France avec mon époux. Peu à peu, nous sommes devenues moins proches, mais nous avons toujours gardé contact.

-        Si vous vous étiez un peu perdues de vue, pourquoi êtes-vous venue à l’anniversaire de Jane ?

-        Je… Je ne suis pas censée vous le dire, mais James devient dépressif et alcoolique. Je suis médecin, donc Elizabeth m’a demandé de l’examiner sous le prétexte des vingt ans de Jane. Elle voulait quelqu’un de confiance. Je pense que James veut s’en sortir, il suit mes conseils. Par exemple, le jour de l’anniversaire, il s’était saoulé, alors je lui ai conseillé de prendre l’air… Même si…

-        Même si quoi ?

-        Même si je trouve qu’il est resté longtemps dehors, alors que le match de cricket commençait. James déteste rater le début d’un match.

 

Une idée germa dans mon esprit : « Ivre, James aurait-il pu tuer sa fille ? » J’envisageai de méditer  sur tout ça chez moi. À la moitié du chemin, je me rendis compte que j’avais oublié mon manteau.  Les résidents du manoir devaient être en train de manger. J’entrai donc par la porte de derrière.  Au détour d’un rosier, j’entendis une conversation entre Victoria et Edward.

-        Alors, qu’as-tu dis à l’inspectrice ?

C’était la voix d’Edward.

-        Rien de spécial. J’ai même dirigé les soupçons vers James.

-        Tu ne lui as pas dit que Jane avait été te rendre visite à Lectoure ?

-        À ton avis ? J’aimais ma filleule autant que toi, je n’ai pas envie que l’inspectrice découvre tout !

 

J’en avais déjà trop entendu. Je sortis le plus discrètement possible.

De retour chez moi, ma décision fut vite prise. Si ni Victoria ni Edward ne voulaient que j’aille en France, c’est exactement là que j’irais.

En une nuit, mon voyage était préparé et, au matin, je téléphonai à mon assistant pour qu’il surveille le manoir. Peut-être mon voyage ne servirait-il à rien, mais « si on n’essaie pas, on ne sait pas. »

 

Dans le train pour Paris, je consultai mes fiches. Je découvris que chaque personne aurait pu tuer Jane. William faisait des études en biologie, il aurait donc très bien pu retirer le poison de la ciguë. Et n’avait-il pas offert cette boîte de chocolat pour éloigner mes soupçons ?  Georges avait deux mobiles pour tuer sa nièce. Malgré ses quinze ans, Mary était futée, et sa déclaration au journaliste me faisait douter de son innocence. Victoria était médecin, elle aurait pu facilement extraire le poison. Elle était trop lisse pour être honnête, et sa conversation avec Edward l’avait peut-être trahie. Quant à lui, il s’était retrouvé dans la chambre de Jane en plein milieu de la nuit. Aurait-il pu tuer sa copine par jalousie ? Et la révélation de Victoria était-elle vraie ? J’étais en plein dans mes réflexions quand le train annonça que j’étais arrivée à Paris.

 

Après quelques heures de trajet jusque Lectoure, j’arrivai à l’hôtel, la maison d’Anne d’Autriche, en fin de soirée. Le lendemain, je me baladai dans la ville. Après le brouillard anglais, le soleil du sud de la France m’emplit de bonheur. Je visitai la fête annuelle du melon. Je demandai aux Lectourois, avec l’aide du dictionnaire anglais-français, s’ils connaissaient le médecin Victoria Watson. Ils me répondirent que oui. C’était le médecin le plus apprécié de la région. Elle avait un cabinet avec son beau-frère. Je m’y rendis. 

 

La salle d’attente était bondée  et celui-ci me demanda de revenir après vingt heures. En l’absence de Victoria, il était débordé.  Cela me laissait neuf heures pour visiter Lectoure. La cathédrale Saint- Gervais, l’hôpital, ancien château des Comtes d’Armagnac, la fontaine Diane et le musée archéologique n’avaient plus de secrets pour moi. A 20h30, Clément m’accueillit. Heureusement, il était parfait bilingue et je pus m’exprimer dans ma langue maternelle :

-        Depuis combien de temps travaillez-vous avec Victoria ?

-        Cela fait quinze ans. Quand mon frère et Victoria ont divorcé, nous avons longuement hésité à continuer notre collaboration, mais nous nous sommes dit que se faire concurrence n’était pas une bonne idée.

-        Vous souvenez-vous de la filleule de Victoria, Jane ?

-        Oui, elle est venue il y a quelques jours, une très belle jeune fille.

-        Avait-elle des comportements particuliers ?

-        Non, pas que je me souvienne… Ah si, après être restées longtemps dans le bureau de Victoria, elles sont sorties toutes les deux livides, je voyais que Jane avait pleuré. Mais pourquoi toute ces questions ?

 

Après l’annonce de la mort de Jane, je lui demandai de m’ouvrir la porte du bureau de Victoria. J’étais convaincue que la clé du mystère se cachait là.

Dans le cabinet de Victoria, je découvris un dossier sur sa filleule. Je le lus et découvris tout. Je remerciai Clément et partis immédiatement à la gare. Je voulais être rentrée en Angleterre au plus vite.

 

J’atteignis Tavistock à l’aube. Elizabeth était déjà réveillée. J’entrai et la vis pleurer à la cuisine. Elle était toujours sous le choc de la mort de sa fille.

-        Pourquoi est-ce tombé sur Jane ? Pourquoi ? Elle avait tout !

Trop occupée par l’enquête, j’avais mis de côté la psychologie. J’essayai donc de la réconforter, sans grand succès. 

 

Je ne pouvais pas attendre plus longtemps et je réveillai tout le monde. Tous installés dans le salon, je leur dis :

-        Jane est morte non pas parce qu’on l’a tuée…  mais parce qu’elle suicidée.

Un cri d’effroi parcourut l’assemblée.

-        Mais… Pourquoi ? demanda Georges, livide.

-        Votre nièce avait la maladie de Charcot. Cette maladie où l’on devient paralysé petit à petit, jusqu’aux poumons qui arrêtent de fonctionner. On s’arrête alors de respirer et on meurt étouffé. Le processus peut prendre des années. Jane préférait abréger ses souffrances que de mourir à petit feu.

-        N’y a-il aucun traitement ?, questionna Edward

-        Ne faites pas l’innocent, dis-je, vous saviez très bien ce qui est arrivé à Jane. Voilà ce qui a dû se passer : Jane se sentait tomber de plus en plus souvent, elle voulait faire appel à une personne de confiance. Sous le prétexte d’une semaine de vacances en France, elle a demandé à sa marraine de l’examiner. Quand Jane a appris la terrible nouvelle, ce fut le choc. De retour chez elle pour ses vingt ans, la jeune fille savait qu’elle voyait ses proches pour la dernière fois. Elle avait décidé de couper les ponts avec William et de rompre avec Edward, qu’elle aimait pourtant beaucoup. Elle s’apprêtait à avaler la ciguë, cueillie quelques heures plus tôt pendant la dispute entre son père et son oncle, quand quelqu’un a frappé à la porte. Jane a juste eu le temps de cacher la ciguë dans le tiroir de sa table de nuit, avant que Mary entre. La cadette trouvait que sa sœur n’était pas en forme et venait lui confier ses inquiétudes. Bien que Jane essayait de rassurer sa sœur, Mary s’est doutée de quelque chose. Elle est retournée dans sa chambre, déçue. Pour plus de sureté, Jane a imprégné de ciguë un morceau de chocolat offert par son cousin et l’a avalé. Une minute plus tard, Edward est entré dans la chambre de son ex-petite-amie. Il voulait connaitre les raisons exactes de leur rupture et lui déclarer son amour. Puisque Jane avait déjà avalé le poison, elle a tout raconté à Edward. Elle est devenue de plus en plus faible. Le poison a mis une heure à agir. Une heure pour mourir au lieu d’une vie entière. Au moment de sa mort, Edward était près d’elle. Je pense qu’elle était sereine.

 

Edward se leva et dit :

-        Tout cela est vrai, à un détail près : Jane était à l’agonie quand une deuxième personne est entrée dans la chambre. Victoria avait eu un pressentiment, justifié, et voulait le vérifier. Elle était avec moi à la mort de Jane. Pendant sa dernière heure, Jane m’a dicté des lettres pour chacun de vous, car elle était trop faible pour le faire elle-même. Elle m’a fait promettre de les donner quand tout le monde serait au courant.

 

      Il distribua une lettre à chacun, même à moi.

 

Cher(e) inspecteur (trice)

Je ne vous connais pas, mais si vous lisez cette lettre, c’est que vous avez réussi votre enquête. Félicitations ! J’adore les romans d’Agatha Christie et d’Arthur Conan Doyle. Je serai l’héroïne de ma propre histoire.

Cordialement,

Jane  

 

 

 


Extraits des autres nouvelles reçues au concours Polar à Lectoure 2015  (CATÉGORIE ADULTE)



  

Mon mari, Françoise DUESBERG (Belgique)

Vient le jour de la cérémonie. Mon mari se lève tôt, prend une douche, enfile un caleçon et torse nu, sans pantalon ni tablier, il se prépare à officier. Il choisit une musique subtilement accordée à la recette selon une logique pour moi mystérieuse, il se concentre quelques instants, le ballet peut commencer.

Je n'y suis conviée qu'à la condition de rester immobile et silencieuse, invisible pour ainsi dire. Je débranche le téléphone, je m'assieds à la table de la cuisine avec un thermos de café et mon bol préféré. Habituellement, je vis en jeans mais pour la pâtisserie, je mets une robe.

 

L’apprentissage des bourreaux, Véronique GAULT (94)

Le commissaire Ruggieri se releva et regarda le ciel. Limpide. Pas un nuage. Il reprit un petit chocolat de la boîte qu'il avait achetée chez Baudequin. Sa femme avait insisté, avant qu'il ne parte d'Agen, pour qu'il lui en ramène une boîte. Sauf qu'elle était désormais entamée. Et bien entamée. C'était le cinquième qu'il s'envoyait en dix minutes. Et ce, malgré le cadavre qu'il avait à ses pieds. Mais Ruggieri ne se laissait jamais contrarier par qui que ce soit. Encore moins par un macchabée.

 

Torta caprese, Christian ELAIN (29)

Le journaliste se faufila dans le système informatique central du Vatican à minuit moins dix. Après des semaines de ruses diverses et variées, il touchait enfin au but. Il les avait tous déjoués, ces pièges qu'on lui avait tendus. Et maintenant, il allait pouvoir accéder à ces infos qui lui permettraient de pondre le bouquin d'investigations du siècle. Les éditeurs allaient se l'arracher. Si il gérait bien son affaire, il n'aurait plus à bosser d'ici longtemps. Il se voyait déjà les doigts de pied en éventail. Allongé sur un transat.

 

Choc’ & spiritueux lectourois, Jo Pegou (32)

L'été est à l'heure du festival. Lectoure de jour comme de nuit pare ses rues d'étals de trente-six mille camaïeux. Les fragrances ne sont pas en reste, ni la population qui se voit grossir, laissant la rue centrale se transformer en marée humaine, comme un long fleuve tranquille dont les méandres sont les échoppes, les stands bariolés, les ateliers artisanaux, les bars improvisés, les pâtisseries, les plus beaux melons, les clowneries. Rien n'est épargné aux Lectourois.

 

De bien paisibles vacances, Dominique Mortera (32)

« J’étais là, juste en face. J’ai tout vu, tout entendu. D’autre part, je sais bien des choses sur ces gens, des choses pas très catholiques. Comme qui dirait des secrets d’alcôves. Comme je t’ai dit, je suis allée plusieurs fois donner des récitals au domaine de Mortefeuilles, chez Monsieur le Marquis et Madame la Marquise. … » Elle prononçait les « M » en appuyant comme font les gens simples quand ils s’inféodent à d’autres plus puissants, moins par crainte que par habitude du respect des traditions.

 

Ainsi soit-il, Sonia RIEHL (33)

« C’est un endroit romantique,  non, pour un rendez-vous ? » Quand il a posé cette question, bêtement, j’ai cru que c’était pour moi. J’aurais aimé que ce soit moi, ce rendez-vous. Juste comme ça, pour le fun. Il en était au dessert. Nous avions échangé quelques bribes quand je lui apportais les plats. Je savais qu’il était en vacances, qu’il détestait la photo, qu’il adorait le bleu et qu’il venait à Lectoure pour un rendez-vous important. Propos de restauratrice à client. Échanges aimables.

Je ne pouvais pas me douter de la suite. Non, je ne pouvais pas.

 

Salades gersoises, Juliette TREDEZ (31)

Il gisait là, de toute sa masse, sur le ventre, un couteau planté entre les deux omoplates. Simple, radical et sans équivoque. A côté de lui, une boite de chocolats du confiseur de la rue Nationale, que Pignouf avait entrepris de trifouiller avec son museau blond et humide.

-       « Bon, selon le légiste, le meurtre a eu lieu hier soir vers 23h », dit l’adjudant Sylvain Picq, novice à la gendarmerie et surtout en matière d’homicide. « Il s’agit d’un meurtre », continua-il sur un ton qui ne permettait aucune contradiction.

Bladé leva un sourcil.

-       « Mmmm, ah bon ? Et moi qui croyais qu’il s’était fait ça tout seul. Quel idiot je suis », répondit Bladé.

L’adjudant Picq rougit jusqu’aux oreilles.

 

Un jour la tendresse s’étendra sur le monde, Marie-Eve BRUNNER (75)

Elle était tombée amoureuse en même temps de cet homme et de cette ville, comme une île au dessus de la mer.  Bloc d’histoire. Monument de pierre cachant des jardins paradis : palmiers, tendres tilleuls, platanes des jours de fête, cyprès devenus symboles funèbres : «  Tu assisteras les vivants dans leurs deuils ». Et puis, elle lisait sous la modernité le palimpseste du passé, cruauté des deux dernières guerres, liste des noms de jeunes pays morts pour la liberté. Au cimetière, il y avait le carré des tombes des soldats sénégalais blessés...

 

Les chemins de St Jacques, Liliane CERON (32)

Les mains se posent sur son dos, à la fois douces et fermes, dénouant les points sensibles, allant et venant, des reins jusqu’à la nuque, si tendue, si raide. La tête calée, les yeux fermés, Maud ne pense plus, respirant plus lentement, plus profondément, abandonnant son corps à ces deux mains expertes, se laissant bercer par la musique douce… Puis, les yeux déjà clos, presqu’endormie, elle ne sent plus le contact des mains, ou plutôt, elle ne ressent plus le même contact. Les mains qui la touchent sont plus rêches, plus dures...